La Marsilée à quatre feuilles. Christophe Bodin

La Marsilée à quatre feuilles

(Marsilea  quadrifolia

dans  le Cher.

Extrait de la revue N°2 "Recherche naturaliste en région Centre"

Mots clés: fougère aquatique - Val d'Allier - mares - gours - boires - étang.

Résumé: Dans le Cher, la présence de la Fougère aquatique ou Marsilea quadrifolia L. est connue depuis le milieu du XVIIIème siècle. Retrouvée récemment dans plusieurs de ses anciennes stations, nous évoquons dans ce travail sa situation actuelle.

La Marsilée à quatre feuilles

I. HISTORIQUE


La présence de la Marsilée à quatre feuilles est connue dans le Cher depuis le milieu du XIX ème siècle. A cette époque, on n'en compte pas moins de sept stations, toutes situées à l'est du département: « étangs de Cogny et Thaumiers, de l'Eguilly près de Saint Hilaire de Gondilly, abondant çà et là dans les mares de la vallée de la Loire, au Bec d'Allier, Laubray commune des Cours les Barres, lac d'Herry, étang de la Forté près de Belleville» (Legrand, 1894), «mares le long de l' Aubois commune de Neuvy le Barrois» (Legrand, 1900). Au début du siècle une localité est signalée à «l'étang du Fourneau près de La Guerche» (de Kersers, 1905). Plus près de nous, une nouvelle station est localisée sur un plan d'eau artificiel, l'étang Moreau, sur la commune de Thaumiers, alors que, dans le même temps, deux ont disparues: «1'Eguillly à Saint Hilaire de Gondilly et la Forté à Belleville », enfin celle de « Laubray à Cours les Barres est toujours existante» (guillotT, 1981).

 

II. SITUATION ACTUELLE

 

a) Plaine du Val d'Allier (observations 1998 et 2000) :

Le département du Cher est limité, dans sa partie sud-est par la rivière Allier qu'elle parcourt, en rive gauche, sur trois communes (Mornay sur Allier, Neuvy le Barrois et Apremont sur Allier). La plaine alluviale est assez large puisqu'elle atteint, dans sa plus grande largeur, deux kilomètres. Elle est constituée de vastes prairies naturelles pâturées ou fauchées. On y trouve de nombreuses mares, localement appelés ‘gours', de formes et d'importance variables. Quelques unes d'entre elles ont assurément pour origine l'ancien cours du fleuve si l'on en juge par leur forme linéaire, par leur orientation, parallèle à celui-ci, par leur importance et par leur succession en chapelets. L’ensemble de ces milieux dépasse les trente unités toutes dépressions significatives confondues. Chaque année, les eaux de l'Allier recouvrent cette large zone plane et réalimentent ces milieux humides qui, pour une bonne part d'entre eux, se dessèchent au cours de l'été. Tous sont accessibles aux animaux (bovins). Les fonds sont composés de limons vaseux à éléments sableux fins. Le sable proprement dit et les éléments plus grossiers sont sous-jacents. Descendant des plateaux supérieurs, des ruisseaux temporaires ou permanents parcourent cette plaine avant de rejoindre l'Allier. Ils contribuent pour partie, à l'alimentation en eau des plus grandes vasques; plusieurs d'entre eux tarissent plus souvent qu'auparavant au cours de l'été, à la suite de l'installation de puits de captage dans le secteur, destinés à l'alimentation en eau potable. La richesse floristique de ces espaces est assez variable d'un lieu à l'autre. En dehors de plantes banales telles que Menthes, Lycope et autre Epilobe hirsute, l'ensemble du cortège observé est varié et intéressant. On rencontrera notamment:

- dans l'eau

Alisma lanceolatum With.
Callitriche hamulata Kütz.Callitriche stagnalis Scop Equisetumjluviatile L.
Oenanthe aquatica PoiretOenanthe fistulosa L.
Potamogeton cris pus L.
Potamogeton natans L.
Ranunculus peltatus SchrankRanunculus penicillatus subsp. penicillatus Bab. Ranunculus sceleratus L.
Ceratophyllum demersum L.Elodea canadensis MichxHottonia palustris L.
Hydrocharis morsus-ranae L.Myriophyllum spicatum L.
Nuphar lutea Sibth. & Sm.
Trapa natans L.

- sur les limons vaseux:

Alopecurus geniculatus L.
Amaranthus sp.
Montiafontana subsp. chondrosperma Walters Pu/icaria vulgaris Gaertn.
Scirpus sylvaticus L.
Butomus umbellatus L.Carex cuprina Nendtwitch ex A. Kerner
Chenopodium glaucum L.Chenopodium rubrum L.
Crypsis alopecuroides SchraderCyperus fuscus L.
Eleocharis acicularis Roemer & SchultesEleocharis palus tris subsp. palustris Roemer & Schultes Glyceria notata Chevall.
Gratiola officinalis L.
Juncus compressus Jacq.
Ludwidgia palus tris Elliott

La Marsilée à quatre feuilles a été observée dans deux gours éloignés de quelques centaines de mètres l'un de l'autre. Elle se présente sous deux aspects selon qu'elle soit dans l'eau (forme à longs pétioles et feuilles flottantes) ou sur les vases exondées (rhizomes longuement rampants, pétioles courts et très nombreux sporocarpes) même s'ils se trouvent relativement éloignés -1 0/15 m- de l'eau libre. Toutefois, ceux-ci devront rester suffisamment humides faute de quoi les pieds se déshydrateront et finiront par se dessécher.

Dans le milieu aquatique elle est accompagnée de Ceratophyllum demersum L., Myriophyllum spicatum L., Potamogeton natans L., ... alors que sur les vases ont la trouve associée à Chenopodium rubrum L., Crypsis alopecuroides Schrader, Cyperusfuscus L..

La mesure du ph sur différents prélèvements de sol superficiel dans plusieurs gours donne les résultats suivants: 7,5; 7,1; 6,4; 6,5 et enfin 5,8. Cette dernière mesure a été faite à partir d'un substrat limoneux frais c'est-à-dire sans excès d'humidité apparente le jour du prélèvement et tapissé de Marsilea garnie de nombreux sporocarpes aériens. On remarque donc que la fougère a été observée sur sol neutre à légèrement acide. Le premier gour subit l'influence de l'affleurement calcaire du coteau tout proche, en partie exploité pour l'alimentation du petit four à chaux local. Un front de taille et des vestiges du four sont toujours visibles. Le second gour situé plus à l'aval et au milieu de la plaine alluviale est sans doute l'objet d'un lessivage plus prononcé effectué par les eaux de submersion hivernales, contribuant à la légère baisse du ph.

Par ailleurs signalons la présence régulière d'un Eleocharis grêle que l'on peut observer çà et là, ainsi que le long de la Loire jusqu'en Touraine et en pays Angevin; un examen approfondi d'échantillons récoltés s'est soldé par un diagnostic en faveur de Eleocharis palustris subsp. palustris Roemer & Schultes mais d'aspect chétif.

 

Discussion

Ces stations de Marsilea quadrifolia L. ne sont pas nouvelles et correspondent à celles citées par Legrand (1900) découvertes en leur temps par Bernard. Leur pérennité semble mieux assurée que la station de Laubray, située plus en aval à Cours les Barres. En effet, si la plante a pu être observée jusqu'à la fin des années 1980, bien que le site n'ait pas subi d'altération visible elle n'a pas été revue récemment (JE.Loiseau, comm. pers.). Une visite réalisée en 1999, n'a pas levé l'incertitude concernant la présence, aujourd'hui, de cette fougère dans cette station. La qualité du lieu est elle dégradée par les eaux du ruisseau qui s'écoule ici et qui paraît servir d'éxutoire aux eaux des habitations proches. L'abaissement de la nappe alluviale de la Loire ayant pour conséquence une période de dessiccation plus marquée et plus ou moins prolongée du substrat limoneux et assez filtrant, peut être également en cause.

 

b) Thaumiers à l'étang Moreau (obervation 2000)

Cet étang (environ 0,5 ha) a été visité d'après les indications de Guillot (1981). Il est aménagé pour la pêche et le loisir: abords tondus ras, vidange et assèchement - le dernier remontant à 1998 (information locale) - destiné à réduire (supprimer) au maximum la végétation aquatique, introduction de carpes 'amour' chinoises, grandes dévoreuses de plantes aquatiques, ...

La Marsilée à quatre feuilles a été observée sur tout le côté sud de l'étang ainsi que dans la queue. De petites populations sont régulières au pied des berges abruptes, à fond affleurant en raison du faible niveau d'eau en cette fin d'été, et des radeaux sont visibles à quelques mètres de celles-ci, dans les eaux plus profondes. Les specimens sont bien développés, ils produisent de longs rhizomes courant dans la vase qui repose sur un sol sableux. Les pieds les plus facilement visibles possédaient peu de sporocarpes. Le seul taxon aquatique d'accompagnement est Myriophyllum alterniflorum DC. Les pêcheurs connaissent la présence de cette plante qui leur évoque un « trèfle ». Ils savent parfaitement la localiser dans l'étang et disent la voir « depuis longtemps» (toujours?). Sur leurs indications, deux autres étangs de la commune, tout proches, ont été visités.

L'un, l'étang Furet (superficie d'environ 5 ha) situé le long d'une route départementale, semble très ancien si l'on en juge de la ceinture de végétation composée de différentes mosaïques à Phragmites australis subsp. australis Steudel, Typha latifolia L., Carex .l'p., ... Nous ne l'avons pas visité sauf la partie jouxtant la route. Nous y avons décelé la Marsilée sur une petite vasière exondée accompagnée de jeunes Polygonum hydropiper L. et autre Galium palustre subsp. palustre L. De plus, il faut noter la présence de Sagittaria sagittifolia L., Trapa natans L., Ludwidgia palus tris Elliott et Najas marina subsp. marina L., pour les plantes les plus remarquables.

Marsilee à quatre feuilles

 L'autre étang (1000 m2) situé près du Froid, semble être l'étang communal de Cogny, dont les travaux d'aménagements destinés à l'accueil du public - création d'un petit parking, installation de tables de pique-nique, plantation de Peupliers et d'une haie 'horticole' - ont été inaugurés récemment. Son pourtour a l'aspect d'un green de golf, il n'y a pas de ceinture végétale dense, mais deux îlots de Typha latifolia L. clairsemés. Les berges sont abruptes et seul un petit coin, exutoire d'un fossé, présente une pente douce sur 2/3 m de long et autant de large.

Ce lieu est bien-sûr destiné au loisir de la pêche. Sa création semble remonter à quelques dizaines d'années. Sur la berge nous avons pu observer Teucrium scordium subsp. scordium L.. A notre grande surprise Marsilea est présente entre les pieds de Typha et forme quelques beaux radeaux. Les feuilles sont parfaitement bien développées, la plante ne semble pas être gênée par sa voisine. Aucune espèce compagne aquatique n'a été observée.

 

Discussion

De ces trois stations seule celle de l'étang Moreau semble s'avérer comme nouvelle au regard des deux stations historiques du secteur. La première, étang de Thaumiers, correspond peut-être à l'étang Furet qui devait exister au siècle dernier, mais alors pourquoi Legrang ne le désigne t-il pas par ce nom? L’incertitude demeure.

Quant à la seconde, l'étang de Cogny, est-ce celui du Froid? En effet, l'étang communal de Cogny est sur la commune de Thaumiers, juste en limite (commentateurs locaux). Un autre, ancien, sur le territoire de Cogny, situé près de Chenouzin, n'a pas révélé la présence de la Marsilée à quatre feuilles. En revanche, sa visite (1999) a permis la mise à jour d'une station nouvelle de Ranunculus lingua L.. De nombreux autres étangs sont présents dans ce secteur, leur exploration révelera t-elle un fief à Marsilea et autres plantes rares?

 

III. CONCLUSION

La re-découverte de Marsilea quadrifolia L. dans cinq stations correspondant à deux localités différentes, accompagnée de plusieurs espèces rares et pour certaines, protégées, est un encouragement pour la poursuite des recherches floristiques fines entreprises dans le cadre de l'Opération Locale, en accord et en collaboration avec les acteurs locaux concernés. Leur engagement dans des pratiques agricoles extensives sera le garant du maintien d’un espace naturel à la biodiversité élevée et d'un intérêt patrimonial fort. Quant au secteur de Thaumiers, compte tenu de la densité des étangs, leur exploration pourrait réserver quelques surprises. Par ailleurs, le Conservatoire Botanique National du Bassin Parisien, actuellement engagé dans un programme de recensement et de diagnostic des stations historiques de cette ptéridophyte aquatique aura à cœur de mettre en place un système de suivi annuel de celles encore existantes.

 

L'Opération locale Mesures agro-environnementale est engagée depuis deux ans sur les trois communes du département du Cher, riveraines de l'Allier- Mornay sur Allier, Neuvy le Barrois, Apremont sur Allier-. Elle vise à maintenir et restaurer le maillage bocager et la pratique du pâturage extensif depuis toujours en pratique dans le secteur.

 

BIBLIOGRAPHIE

BUGNON, F. et Al., 1993 - Nouvelle Flore de Bourgogne. Bull. sei. Bourgogne hors série, T l Catalogue Général et Fichier Bibliographique, 217 p.

BUGNON, F. et Al., 1995 - Nouvelle Flore de Bourgogne. Bull. sei. Bourgogne hors série, T 2 Clé de Détermination, 81I p. BUGNON, F. et al., 1998 - Nouvelle Flore de Bourgogne. Bull. sci. Bourgogne hors série, T 3 Atlas de Répartition, 489 p.

CORILLION, R., 1982 - Flore et Végétation de la Vallée de la Loire. imp. Jouve, Paris, 736 p.

GUILLOT, G., 1981 - Les Fougères du Département du Cher. Nat. Orléanais, III ème série, 36, p. 9-26.

LAMBINON et al., 1992, Nouvelle Flore de Belgique, B-Meise, 1O92 p.

LEGRAND, A., 1894 - Flore Analytique du Berry, Bourges, 432 p.

LEGRAND, A., 1900 - Supplément à la Flore du Berry, Bourges, Mém. soc. hist. litt. et sei. du Cher, 4 ème série, 15 ème vol., p. I-82.

De KERSERS, 1905 - Localités nouvelles pour la Flore du Berry, Bull. Soc. bot. de Fr., Paris, T 52, 4 ème série TV, p. 1-82.

PRELLI, R. et BOUDRIE, M., 1992 - Atlas écologique des Fougères et Plantes alliées, Lechevalier, 272 p.

 

Christophe Bodin

ch.bodin@laposte.net

 

 

Date de dernière mise à jour : 06/05/2022

×